Archives mensuelles : août 2012

La longue agonie de l’école ivoirienne

La longue agonie de l’école ivoirienne.

La période des examens dits à grand tirage vient de connaitre son épilogue avec la proclamation des résultats des examens du Brevet d’Enseignement du Premier Cycle (BEPC). Le taux de réussite sur le plan national se situe autour de 17 %. Celui du baccalauréat communément appelé bac dépasse à peine les 25 %. La polémique suscitée par de tels résultats ne cesse d’enfler. Une polémique qui s’apparente plutôt à une guerre de tranchées ponctuée de procès en incompétence entre les partisans du gouvernement actuel et ceux du précédent. Au-delà de leurs divergences, tous s’accordent cependant à reconnaitre que de tels résultats représentent un échec monumental du système éducatif ivoirien. La catastrophe est telle qu’il serait indécent et cynique d’en faire une lecture partisane. Imagine-t-on les parents d’un enfant malade, qui au lieu de se préoccuper de lui apporter les soins nécessaires à sa guérison, s’accusent mutuellement de n’avoir pas su prévenir la maladie?

Mme Kandia Camara, l’actuelle ministre de l’Éducation nationale est arrivée au gouvernement en décembre 2011. À l’image du pays tout entier, l’école ivoirienne dont elle a eu la charge était dans un état de sinistre avancé. Un constat partagé par tous. Les causes, sur lesquelles nous ne reviendrons pas,  ont  fait l’objet d’un article fort intéressant de Y. Hien, un enseignant. Il est clair donc que notre propos se veut moins politique et moins polémique. Cependant, ce qu’il a été donné d’observer ces derniers mois dans la gestion de ce département si  stratégique et si vital pour le développement de notre pays, ne rassure pas quant à la capacité de Mme Kandia Camara à apporter les solutions nécessaires y afférentes.

Le consensus, à l’arrivée de celle-ci  au Ministère de l’Éducation nationale (MEN), était que le secteur était un champ de ruines. L’espoir était donc qu’elle s’appuierait sur ce consensus pour convoquer des États Généraux, ce qui aurait eu l’avantage de signaler de façon éclatante l’amorce de la renaissance de l’école ivoirienne. N’a-t-elle pas pu ou n’a-t-elle pas voulu? On ne le saura peut-être jamais. On sait par contre que les examens se sont dans l’ensemble déroulés dans de bonnes conditions et que ce fut pour elle un véritable motif de satisfaction. Or cela a de quoi inquiéter au plus haut point. L’Éducation nationale ne peut faire l’objet d’une gestion purement administrative. Les enjeux et les défis, aggravés par les errements des « Refondateurs » durant la décennie écoulée, sont nombreux et pressants. Naviguer à vue n’est simplement pas la meilleure option. Des réformes et des prises de décisions courageuses s’imposent. Or Mme Kandia a continué de gérer son département comme si elle avait hérité d’une situation normale.

Pour l’administration des examens par exemple,  le bon sens aurait exigé une approche différenciée et différente. En tant que pédagogue, la ministre sait qu’un test ou un examen n’est pas destiné à punir ou à éliminer, mais plutôt à jauger le niveau d’apprentissage de l’apprenant. Or elle sait que cet apprentissage n’a pas été uniforme sur toute l’étendue du territoire pour des raisons qu’elle n’ignore pas. Dans bien des écoles de la zone septentrionale du pays, le manque de professeurs était de loin le moindre des problèmes. Ainsi, au lycée de Sinématiali, il y a eu 8 admis sur 103 au bac. De vrais miraculés. Quant aux élèves de 3e, ils ont dû se partager un seul professeur de mathématiques durant toute l’année. À n’en point douter, des cas pareils sont légion.

De ce point de vue, pour n’avoir pas su opérer la rupture et pour avoir manqué de courage et d’imagination, les échecs scolaires sont dans une certaine mesure imputables à Mme Kandia Camara. Elle a facilement prêté le flanc aux critiques qui insinuent que l’ampleur de  ces échecs est conforme aux souhaits du gouvernement. Sinon, comment interpréter son mutisme après une catastrophe pareille? Aucun diagnostic.  Impossible non plus de savoir le taux de réussite visé par son Ministère. Pas plus qu’on ne saura si ce Ministère a une stratégie et une vision pour éviter une telle débâcle.

Au sein de la population, le désarroi le dispute à la fatalité et à la résignation. Or contrairement à une idée fort répandue dans notre pays, des échecs d’une telle ampleur constituent autant un drame individuel que national.  Sur le plan économique, l’Éducation nationale représente de gros investissements financiers de la part de l’État. De tels sacrifices exigent des résultats acceptables. Ce que les économistes appellent retour sur investissement. De même, l’engagement du président de la République de faire de la Côte d’Ivoire un pays émergent peut il être tenu si le système éducatif est si peu performant?

Ailleurs, de tels résultats auraient provoqué une véritable levée  de boucliers. Mais chez nous, prévaut encore une certaine philosophie de l’éducation, archaïque et surannée, où le taux de réussite est inversement proportionnel à la qualité présumée du système éducatif.

Mme Kandia Camara n’a pas suffisamment montré qu’elle est capable d’insuffler à l’école ivoirienne, le dynamisme nécessaire pour faire face aux défis de ce siècle.  L’agonie de l’école ivoirienne n’a que trop duré. Il est temps qu’on y mette fin.