La crise politique en Cote d’Ivoire

Article publié dans l`Express de Toronto dans la semaine du 8 mars au 14 mars 2011


L’actualité est dominée ces jours-ci par les soulèvements populaires dans les pays arabes. Ces événements ont quelque peu fait oublier la crise politique en Côte d’Ivoire qui pourtant cette semaine a atteint un seuil tel que le pays est au bord de la guerre civile. Mais comment en est-on arrivé là?

En septembre 2002, ce pays de l’Afrique de l’Ouest, naguère réputé pour sa stabilité politique, a connu la première grave crise politique de son histoire. En effet, un groupe de soldats, en rupture de ban avec l’armée, va tenter de renverser le pouvoir en place. 

Ce coup d’État ayant échoué, ces soldats vont se replier sur leurs bases arrière et occuper certaines villes de l’intérieur du pays qui de facto, sera coupé en deux: d’un côté, le pouvoir légal incarné par le président Laurent Gbagbo élu deux ans plus tôt. De l’autre, ceux qu’on a appelés jusqu’à ce jour les ex-rebelles. 

De 2002 à 2007, toutes les initiatives de médiation pour résoudre cette crise vont échouer. Par conséquent, l’échéance électorale de 2005 n’aura pas lieu. Une situation qui profite à M. Gbagbo puisque cela lui permet de rester président. En 2007, ce denier va tendre la main aux leaders de l’ex-rébellion, rebaptisée Forces nouvelles, et les inviter à conclure une paix définitive en vue de la réunification du pays. 

Gouvernement d’union nationale

Après quelques semaines de discussions, un accord sera signé sous les auspices et la médiation de Blaise Compaoré, le président de la République du Burkina Faso. Le leader des Forces nouvelles, Soro Guillaume, devient le premier ministre d’un gouvernement d’union nationale. Le point majeur de cet accord est l’organisation des élections présidentielles qui devront marquer le retour définitif à la normalité dans le pays. 

Les Forces nouvelles ne déposent pas les armes, mais cela ne semble pas les inquiéter outre mesure puisque la confiance règne. D’ailleurs, une force mixte constituée des soldats des deux armées, appelée Centre de commandement intégré, voit le jour et sera postée dans le nord, considéré comme la zone d’influence d’un des candidats, en l’occurrence M. Ouattara.

Une précaution supplémentaire est prise en demandant à l’ONU de certifier les résultats des élections. Le premier tour des élections n’ayant pu départager tous les quatorze candidats en lice, un deuxième tour sera organisé le 28 novembre 2010. Il opposa le président sortant, M. Laurent Gbagbo à M. Ouattara. 

On parle de ce scrutin électoral comme ayant été l’un des plus chers au monde. La communauté internationale n’a épargné aucun effort, car semble-t-il la paix n’a pas de prix. À titre d’exemple, toutes les urnes furent offertes par le Japon. De nombreux observateurs vont effectuer le déplacement sur le terrain. L’Union européenne, le centre Carter, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) seront au nombre des ces missions d’observation. 

La Cour constitutionnelle
Après avoir tenu le monde entier en haleine pendant trois jours, la Commission électorale indépendante (CEI) va déclarer M. Ouattara vainqueur avec 54% des voix contre 46% pour le président sortant. Contre toute attente, ce dernier refuse de reconnaître sa défaite. Il décide de saisir la Cour constitutionnelle au motif que dans certaines circonscriptions du nord du pays, le scrutin a été entaché d’irrégularités. 

À la surprise générale, le président de la Cour constitutionnelle, qui est également l’ami du président sortant et militant de son parti, le Front populaire ivoirien, annule le vote des circonscriptions incriminées. Et in fine, proclame son ami vainqueur. 

Ce qui est une entorse gravissime à la loi, car celle-ci prévoit en son article 64 qu’en cas de litige électoral, le président de la Cour constitutionnelle, après enquête, soit confirme le résultat tel quel soit l’annule dans sa totalité et demande à la Commission électorale de reprendre le scrutin dans un délai n’excédant pas 45 jours. 

Le code électoral ne mentionne nulle part qu’il est loisible au président de la Cour constitutionnelle de statuer sur des résultats partiels, encore moins de les annuler. La précipitation avec laquelle tout cela s’est déroulé confirme que le magistrat avait conscience de commettre un délit majeur. Car il ne peut selon toute vraisemblance avoir vérifié 20 000 procès verbaux en trois jours. 

D’ailleurs, est-il possible de parler de démocratie dès lors que des suffrages exprimés sont rejetés? Quelle légitimité accorder à un président qui se prévaudrait d’un tel acte qui du coup exclut ses propres concitoyens de la communauté?

Par ailleurs, il n’y a pas que la Commission électorale indépendante qui ait reconnu la victoire de M. Ouattara. La communauté internationale dans sa grande majorité dont l’Union européenne, l’ONU, la Cédéao, l’Union africaine, le centre Carter, le Canada l’ont également confirmée. Le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU a de façon méthodique et claire donné les raisons de la certification qu’il a accordée à ces résultats. 

Depuis le mois de décembre donc, la communauté internationale en vain essaie de faire entendre raison à M. Gbagbo qui refuse de céder le fauteuil présidentiel. Il a le soutien de l’armée envers qui il s’est toujours montré généreux. Aux officiers supérieurs, il avait tenu les propos suivants peu avant les élections: «Si je tombe, vous tombez.»Traduction: vous avez intérêt à me soutenir. 

Sept femmes abattues

C’est ce qui explique la terreur qu’elle fait régner et les actes de barbarie du jeudi 3 mars dernier. En effet, ce jour-là, lors d’une manifestation pacifique organisée par des femmes réclamant le départ de Laurent Gbagbo, les soldats fidèles à ce dernier ont ouvert le feu, tuant sur le champ sept dames. D’autres succomberont des suites de leurs blessures. Les images de cette barbarie circulent sur la toile, mais sont fortement déconseillées aux âmes sensibles.

Dans la même logique meurtrière, des armes sont distribuées à des milices qui lui sont proches. Ces milices ont instauré des barrages et procèdent à des fouilles pour repérer l’ennemi. Tout ceci, bien sûr, rappelle des tragédies que le monde était en droit d’espérer ne plus revivre. Des disparitions et des enlèvements ont lieu chaque jour. 

Face à toutes ces exactions, la Cour pénale internationale (CPI) a finalement réagi. Le samedi 5 mars, dans une déclaration à l’AFP, la procureure adjointe de ladite Cour, Mme Fatou Bensouda, a déclaré que «la CPI est prête. Nous collectons des informations, nous analysons des informations, et nous serons prêts à agir dans un très court délai». 

Elle a ajouté que «toute attaque contre des civils non armés serait un crime relevant de la compétence de la Cour, et les atteintes aux plus vulnérables, comme les femmes et les enfants, sont des crimes encore plus graves».
Toujours concernant les tueries du 3 mars, les États-Unis par la voix du porte-parole du département d’État Philip Crowley ont dans des propos relayés par l’AFP, affirmé que «la faillite morale de Laurent Gbagbo est évidente au moment où ses forces ont tué des femmes qui manifestaient et que son pays est à court de ressources». 

Le chef de la diplomatie canadienne a abondé dans le même sens en affirmant dans un communiqué publié sur le site internet de son ministère que «le Canada condamne vigoureusement l’utilisation de la violence contre les manifestants pacifiques. En particulier, nous sommes consternés par la mort de sept femmes, tuées par les forces de sécurité fidèles à Laurent Gbagbo, lors d’une manifestation pacifique. Laurent Gbagbo s’entête à nier la volonté de changement exprimée par la population ivoirienne, qu’elle a exprimée (sic) en élisant Alassane Ouattara lors des élections de novembre 2010. 

Ces récentes attaques démontrent le comportement extrêmement dangereux de M. Gbagbo, qui pourrait plonger le pays dans une guerre civile. La crise politique qui perdure depuis 1999 en Côte d’Ivoire a infligé d’incalculables souffrances aux Ivoiriens. Le Canada est extrêmement préoccupé de voir la Côte d’Ivoire replonger dans un climat de terreur, où les meurtres et la provocation des tensions ethniques servent d’outils politiques. Le Canada continuera à collaborer étroitement avec ses partenaires africains et internationaux pour inciter Laurent Gbagbo à quitter le pouvoir.»

Crise humanitaire

Le président élu, pendant ce temps, est retranché dans un hôtel sous la garde des forces de l’ONU. En attendant d’exercer la plénitude de son pouvoir, il profite de la marge de manœuvre à sa disposition pour exercer la pression sur son rival. C’est ainsi qu’il a procédé à la nomination de quelques ambassadeurs et relevé de leurs fonctions ceux qui font toujours allégeance au président sortant. Parmi ces derniers, il faut citer M. Bony, l’ancien ambassadeur de Côte d’Ivoire à Ottawa. 

La situation humanitaire est catastrophique. En plus de l’insécurité grandissante et des pillages quotidiens, la population est confrontée à des difficultés économiques intenables. Le pays est sous embargo, ce qui a poussé les opérateurs économiques à quitter le pays. Les banques ont fermé. Les denrées de première nécessité dont les médicaments manquent déjà. 

La semaine dernière, des combats à l’arme lourde ont opposé les soldats de Laurent Gbagbo à un commando de force d’auto-défense. Le pays est au bord de la guerre civile. 

Pendant ce temps, Laurent Gbagbo et tous ceux qui le soutiennent ne trouvent autre chose à dire que c’est un complot de la France ou encore de la communauté internationale. Il faut dire à ce sujet que s’il est vrai que dans le passé la France a eu à soutenir des régimes peu démocratiques dont ceux du Cameroun et du Gabon, il serait cynique de lui tenir rigueur pour une fois qu’elle soutient un candidat choisi par le peuple.

Dans une ultime tentative de médiation, le conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a invité le président élu et le président sortant à une rencontre dans la capitale éthiopienne le jeudi 10 mars. Laurent Gbagbo, contrairement à Ouattara, a décidé de ne pas s’y rendre. Il y a fort à craindre que ce soit la médiation de la dernière chance avant que le pays ne bascule définitivement dans le chaos. Mais l’espoir demeure quand même que le martyre des femmes tuées le 3 mars ne soit pas vain.

 
 
 

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